Culture

Charles Exbrayat, le polar dans le sang

Auteur d'une centaine de romans policiers au ton plutôt humoristique, Exbrayat a connu un immense succès dans les librairies dès les années 1960. Il continue d'amuser les fans de polars en traversant les générations.

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Charles Exbrayat, le polar dans le sangPhoto : Charles Exbrayat en 1986

Saint-Étienne, en 1906. C'est dans cette ville du sud-est de la France que, le 5 mai, Jeanne Mesny met au monde un petit Charles. Celui-ci portera le nom de son père, Louis Exbrayat, journaliste et publicitaire. Charles passe ainsi son enfance à "Sainté", comme on dit parfois, avant de déménager à Nice, à l'âge de 16 ans.

De l'enseignement à l'écriture

Son bac bientôt en poche, Charles est censé devenir médecin. Mais l'envie n'y est pas et l'étudiant est plutôt du genre à chahuter. Exclu de la faculté de Marseille, il gagne Paris pour étudier les sciences naturelles. Il devient enseignant et trouve successivement un poste à Melun, à Saint-Germain-en-Laye, puis dans la capitale, au célèbre lycée Henri IV. Le professeur tente alors l'agrégation, en vain. Mais il rencontre deux personnalités qui vont le marquer : le philosophe Alain et l'acteur et metteur en scène de théâtre Charles Dullin. Exbrayat dira plus tard : « Le premier m'invita à penser, le second à rêver ».

Laissant tomber son poste de prof, Charles devient journaliste (notamment critique littéraire) puis rédacteur en chef. En 1939, la Seconde Guerre mondiale éclate. Charles entre dans la Résistance. Mais surtout, en plein conflit, il commence à écrire des romans. En 1942, il publie ses deux premiers ouvrages. Dans la foulée, il signe une pièce de théâtre et des scénarios de films. D'abord des adaptations, puis des histoires originales : il écrit pour Christian-Jaque, Jean Dréville, Gilles Grangier, Jean Stelli… Une quinzaine de scripts verront le jour sous sa plume.

Le maître du roman policier

La guerre est finie. Alors qu'il se rend à la Librairie des Champs-Élysées pour y présenter le manuscrit d'un ami, Charles Exbrayat rencontre Albert Pigasse, le fondateur de cette maison d'édition. Ce dernier lui propose d'écrire un roman policier. Nous sommes en 1957 et Charles publie "Elle avait trop de Mémoire", suivi bientôt de "La Nuit de Santa Cruz". Le premier se déroule à Londres, le second en Espagne : Exbrayat a trouvé son style, il va nous faire voyager. D'ailleurs, son livre "Vous souvenez-vous de Paco ?" remporte le Prix du roman d'aventures en 1958.

Mais c'est l'humour distillé dans ses histoires de crimes qui va définitivement devenir sa marque de fabrique. Avec des titres comme "Amour et sparadrap", "Et qu'ça saute !", "Pourquoi tuer le pépé" ou encore "Chewing-gum et spaghetti", l'écrivain affirme une gouaille réjouissante qui lui fait connaître un immense succès. Il publie alors deux à trois romans par an, tout en devenant le directeur de la collection "Le Masque", puis "Le Club des Masques" pour le compte de Pigasse. Dans les années 1960, la série d'espionnage "Layton" est publiée : plus d'une quinzaine de titres écrits par un certain Michael Loggan. Derrière ce pseudonyme se cachent en réalité Charles Exbrayat et l'écrivain Jacques Dubessy.

Charles Exbrayat

"Je n'aime pas tellement le roman noir, je suis un bon vivant, gastronome, j'aime mieux rire que d'étriper mon voisin."

Des villages, du rire et des crimes

Exbrayat continue sa prolifique carrière de romancier. Il s'amuse à créer des personnages récurrents, comme le policier italien Roméo Tarchinini (qu'il fait revenir dans 8 titres) ou encore la célèbre écossaise Imogène McCarthery (7 titres), adaptée à la télévision avec Dominique Lavanant, puis plus tard au cinéma avec Catherine Frot.

D'ailleurs, le cinéma s'empare assez tôt de l'œuvre truculente d'Exbrayat. En 1961, la première adaptation apparaît sur grand écran : "L'assassin est dans l'annuaire" (tiré de "Cet imbécile de Ludovic") avec Fernandel. Suivront quelques œuvres plus ou moins réussies, réalisées par Edouard Molinaro, Jean Becker ou encore Richard Balducci. À la télévision, outre les nombreux Imogène, le feuilleton "La mort d'un enfant" voit le jour d'après le roman "Les Dames du Creusot".

Les enquêtes de ses personnages sont l'occasion pour Exbrayat de dépeindre avec humour et sensibilité un monde tout juste débarrassé de la guerre. Et dans ses lignes, le voyage continue : Barcelone, Liverpool, Vérone, Washington ou encore Cardiff, mais aussi la province française où l'auteur met en scène des "drames paysans" autant que des machinations bourgeoises ou des histoires d'espionnage. Entre la mafia italienne et le FBI américain, le lecteur s'évade et ricane. Car l'esprit taquin d'Exbrayat rend sa plume vivante et terriblement drôle. L'homme maîtrise l'art de la formule, de la réplique qui fait mouche. Si les fans de polars sont comblés, les amateurs de bons mots sont ravis. Certains qualifieront ses œuvres de "romans de gare", d'autres préféreront voir chez l'écrivain un grand auteur populaire.

Dans sa volonté de raconter des histoires authentiques, en usant de détails hilarants et de descriptions aiguisées, Exbrayat livre une vision touchante d'une époque disparue. Comme avec "Rachel et ses amours", probablement son plus beau roman, une chronique villageoise mettant en scène une galerie de personnages hauts-en-couleur dans un village protestant, publié en 1987. Deux ans plus tard, l'écrivain disparaît à 83 ans, laissant plus d'une centaine de romans et un prix à son nom, qui récompense un roman policier paru dans l'année et « qui aurait plu à Charles Exbrayat ». C'est dans les villes où vécut l'auteur qu'on pioche les membres du jury. Le prix est remis à Saint-Étienne, histoire de boucler la boucle, comme un hommage ultime à celui qui aura fait rire plusieurs générations de lecteurs.

En 1967, Exbrayat était interviewé par la télévision suisse :

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