Brigitte Bardot n'est pas devenue une légende par accumulation de rôles, mais grâce à la portée symbolique de quelques films déterminants. Dès ses premières apparitions marquantes, elle bouscule les représentations établies et s'éloigne des figures féminines attendues. Son image ne correspond ni aux codes du cinéma français de l'époque ni aux normes sociales dominantes. En une quinzaine d'années à peine, elle impose une présence forte, parfois subie, souvent détournée, qui dépasse largement le cadre du grand écran. Les films qui jalonnent cette période ne se limitent pas à des succès commerciaux ou critiques. Ils participent à la fabrication d'un mythe et révèlent les tensions constantes entre la femme, l'actrice et l'icône publique.
Et Dieu… créa la femme (1956), l'irruption de la liberté
Lorsque "Et Dieu… créa la femme" sort en salles, le choc est immédiat. Roger Vadim filme Brigitte Bardot comme personne ne l'avait fait auparavant. Juliette, son personnage, vit selon ses pulsions, sans justification morale ni repentance. Elle danse, elle désire, elle refuse l'autorité masculine sans jamais chercher à provoquer volontairement.
Ce film bouleverse les codes de représentation de la femme au cinéma. Bardot devient le symbole d'une liberté sexuelle nouvelle, mais aussi d'une inquiétude collective face à cette émancipation. Le succès est mondial, le scandale aussi. À partir de ce rôle, l'actrice n'est plus perçue comme une interprète, mais comme une incarnation. Le mythe est né, avec tout ce qu'il comporte de fascination et d'enfermement.
La Vérité (1960), la femme jugée
Avec "La Vérité", Brigitte Bardot affronte un autre type de regard, plus froid, plus institutionnel. Henri-Georges Clouzot met en scène le procès d'une jeune femme accusée de meurtre, mais très vite, le film révèle une accusation plus large. Dominique Marceau y est jugée pour sa liberté, son rapport aux hommes, son refus des conventions.
La performance de Bardot est d'une intensité rare. Elle incarne une femme broyée par le jugement social, sans chercher à attendrir ni à se justifier. Ce rôle marque une reconnaissance artistique majeure. Il montre que derrière l'icône se trouve une actrice capable de complexité, de colère et de douleur. Le film agit comme un révélateur, autant pour le public que pour Bardot elle-même.
Vie privée (1962), la célébrité dans toute sa violence
Dans "Vie privée", Louis Malle propose un portrait glaçant de la célébrité. BB y interprète une star adulée, traquée, incapable de préserver une intimité. La presse, les admirateurs, les regards incessants deviennent des forces oppressantes.
Le parallèle avec sa propre vie est évident et assumé. Le film dépasse la fiction pour interroger la fabrication des idoles et la responsabilité du public. Bardot apparaît fragile, presque absente, comme si elle jouait déjà son propre effacement. Cette œuvre marque une étape importante dans sa relation au cinéma, en mettant des mots et des images sur un malaise profond.
Le Mépris (1963), l'icône mise à distance
Avec "Le Mépris", Jean-Luc Godard choisit de filmer Brigitte Bardot comme un objet de réflexion. Camille, son personnage, se détache progressivement de son mari, sans cris ni éclats, dans un silence chargé de sens.
Godard joue avec l'image publique de Bardot, la sublime tout en la déconstruisant. Elle est présente, mais insaisissable, magnifique et inaccessible. Le film interroge le regard masculin, le désir et l'incompréhension au sein du couple. Bardot devient une figure presque abstraite, incarnant à la fois le mythe et sa vacuité. Ce rôle renforce son statut iconique tout en soulignant la solitude qui l'accompagne.

Brigitte Bardot et Michel Piccoli dans "Le Mépris"
Viva Maria ! (1965), l'élan et la complicité
Avec "Viva Maria !", Brigitte Bardot retrouve une énergie plus joyeuse. Aux côtés de Jeanne Moreau, elle incarne une artiste de cabaret entraînée dans une révolution sud-américaine. Le film mélange aventure, comédie et satire politique.
Ce duo féminin rompt avec les schémas traditionnels. Les personnages ne sont ni rivales ni dépendantes des hommes. Bardot y révèle une légèreté sincère, une capacité à jouer la liberté sans la charge dramatique habituelle. Le succès international confirme son aura mondiale, tout en montrant qu'elle peut encore surprendre.
La Chamade (1968), le désenchantement intime
À la fin des années 1960, "La Chamade" reflète une période de doute. Bardot incarne Lucile, une femme entretenue, confrontée à un choix entre confort matériel et amour authentique. Le film adopte un ton plus intérieur, plus mélancolique.
L'actrice semble fatiguée par le jeu de la séduction. Son interprétation, plus retenue, traduit une lassitude réelle. "La Chamade" apparaît comme un film de transition, où le mythe commence à se fissurer. Bardot n'est plus dans la provocation, mais dans le questionnement, annonçant un retrait progressif du cinéma.
Don Juan 73 (1973), la sortie sans compromis
Dernier film, dernier geste fort. Avec "Don Juan 73", Brigitte Bardot choisit de clore sa carrière de manière radicale. Elle incarne un Don Juan féminin, multipliant les conquêtes et refusant toute forme d'attachement durable.
Ce rôle inverse les codes et provoque une dernière fois. Le film est imparfait, parfois critiqué, mais profondément cohérent avec son parcours. BB quitte le cinéma sans nostalgie, refusant de prolonger artificiellement une carrière qui ne lui ressemble plus. Ce départ volontaire contribue pleinement à sa légende.

BB dans son dernier film "Don Juan 73"
Brigitte Bardot, une vie prolongée par le refus
Après le cinéma, Brigitte Bardot ne disparaît pas. Elle change de trajectoire. Elle se consacre entièrement à la cause animale et s'engage publiquement. Elle assume aussi des prises de position tranchées, souvent controversées. Cette nouvelle vie s'ancre dans un lieu devenu indissociable de son histoire, Saint-Tropez. Un choix de retrait, mais aussi de cohérence personnelle.
Là-bas, loin des plateaux, son image continue pourtant de circuler. Elle s'inscrit jusque dans des symboles populaires, comme la Tarte Tropézienne, née dans le sillage de son passage. Un emblème discret d'un art de vivre désormais associé à son nom. Ce recentrage prolonge, sous une autre forme, le même refus des cadres et des injonctions qui ont toujours guidé son parcours.
Ces sept films qui ont façonné sa légende racontent bien plus qu'une carrière. Ils dessinent le parcours d'une femme aux prises avec son image et avec le regard des autres. Un système l'a portée, puis contrainte. Brigitte Bardot n'a jamais cherché à s'installer durablement à l'écran. Elle a préféré laisser une trace forte, puis s'effacer. Une empreinte culturelle toujours vive.










